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Gilles, John et la peste brune

17 novembre, entre 287 710 et 1.3 millions de français se retrouvent sur les ronds points. Tous en uniforme jaune fluo. Au milieu de la déferlante d’articles, avis, analyses, dur de s’y retrouver pour se forger une opinion et de se positionner quand on est loin du tumulte.

Essai de synthèse à l’arraché

*EDIT:
L’opposition attaquée juridiquement, une grève avec des blocages suite à la hausse du prix de l’essence, un mouvement où l’extrême droite prend pied en confisquant la frustration des gens en colère, avec des slogans faciles, sans argumentation et en disséminant des fake news. Elle y a les coudés franches car la gauche est raillée par les médias. Blocages où les participants rejettent les syndicats et décident par eux même quoi faire. Ça ressemble furieusement à la France? Non, c’est le Brésil… en mai 2018. Alors pour éviter de se retrouver avec notre Bolsonaro nationale, voir Et maintenant ? en fin de billet.

Une chose est sure: pour une part, ceux qui sont là ne sont pas ceux qui d’habitude allument les pneus – ni militants syndicaux, ni grévistes ou zadistes voir manifestants « pour tous », récents explorateurs de la rue.
Alors forcément ça interroge. Aussi bien l’activiste que le caviar de gauche ou les médias à œillères que le pouvoir en place. Ces quatre auront tôt fait de cataloguer le mouvement de foule comme poujadiste – sans développer plus que ça, ni même connaître sa définition ou son histoire – et d’initiative d’extrême droite. Et comme d’habitude, la réalité semble bien plus complexe que le pré-machage mental ne voudrait nous le faire croire. On attaque direct:

L’extrême droite

Quasiment dès le départ, le mouvement est abordé par la droite réactionnaire et l’extrême droite. Forcément, elles sont en embuscade pour ce type de contestations. Déjà du temps du poujadisme, terme d’ailleurs mis en miroir des Gilets Jaunes alors que les catégories sociales sont différentes et que le corporatisme est absent: ce ne sont plus les artisans et commerçants mais plutôt le peuple formé par les ouvriers, classiques ou modernes, la frontière était floue: Jean Marie Le Pen est issu de ce mouvement, dont il fut le député en 56.
L’extrême droite a toujours cherché à récupérer pour son compte les mouvements non structurés, histoire de faire vaciller le pouvoir.

La pétition d’origine, initialement confidentielle et lancée par Priscillia Ludosky, qui vent en ligne des cosmétiques bio et de conseils en aromathérapie, s’est propagée via un article dans La République de Seine-et-Marne, lu par des chauffeurs routiers – Eric Drouet et Bruno Lefevre – qui la contactent et diffusent la pétition via les réseaux sociaux. Ils décident de monter un rassemblement commun, genre de road trip sur le périph parisien. L’info est reprise par Le Parisien, suivi par une flopée de journaux. Dès lors, on a vu apparaître des citoyens lambda pour témoigner de leurs difficultés, via des groupes facebook ou des vidéos youtube. La majorité en colère semble apolitique mais au milieu, on retrouve assez tôt d’autres figures, dont Frank Buhler, community manager et délégué de la 1ère circonscription du Tarn-et-Garonne de Debout La France et ancien du FN. C’est son métier de fédérer des internautes autour d’un intérêt commun pour développer une marque… Au vu des conditions de son départ du FN, il est peu probable qu’il ait été piloté par les frontistes. Par contre, dur de croire que Dupont Aignan – ou du moins sa garde rapprochée – n’ait pas été au courant: le parti est relativement petit. Il serait aussi passé chez Philippe de Villiers.
Voilà du grain à moudre pour les médias (c’est l’extrême droite!), pour les syndicalistes (c’est l’extrême droite!) qui ne veulent pas se mouiller et pour d’autres à gauche (on se mélange pas avec les bruns!) qui ont, me semble t il, pas trop envie de se mélanger avec la populace des moutons – certes absents des précédentes luttes.

Pour clore sur la genèse du mouvement, il faut noter que les Gilets Jaunes s’en éloignent. Aussi bien les « historiques » comme Eric Drouet – « il a juste fait une vidéo de soutien mais nous on le soutient pas du tout« – que des plus tardifs. Leurs commentaires sont sans appel: « J’ai même plus les mots tellement ça m’énerve » dit Brice Telki, « porte parole » à St Etienne qui a demandé à ce que sa vidéo soit retirée. Il n’empêche que le monsieur semble très demandé par les médias, y compris étrangers: ça fait vendre!

Le noyautage

L’extrême droite constituée

C’est trivial qu’elle allait être présente en embuscade. La question ne devrait même pas se poser. La Horde a d’ailleurs produit un vrai travail à partir de photos et de retour du terrain. En résumé, nous avons de bons sous marins du genre Alexandre Gabriac ou Frédéric Jamet, des personnalités tournant entre le GUD, l’Oeuvre Française – dissoute suite à la mort de Clément Méric – et autres groupes négationnistes, antisémites etc etc… Dans l’évènement qui nous occupe, il y a plusieurs « portes paroles » dont on n’arrive pas à savoir comment ils ont été légitimés qui sont orientés extrême droite ou droite extrême comme Christophe Lechevallier – FN – à Limoges ou Benjamin Cauchy – Debout La France – à Toulouse.

Les fachos dans les gilets jaunes

Des personnages à priori inconnus de nombreux Gilets Jaunes, qui peuvent ainsi les mener là où ils le souhaitent si besoin.

Du coté des entités plus institutionnelles, on retrouve bien sur l’enfumage du FN et de ses affiliés comme Dupont Aignan et Debout La France. Enfumage car d’un coté, ils apportent leur soutient complet aux Gilets Jaunes et aux populations sensées en faire partie et de l’autre, ils votent contre, aussi bien au niveau national qu’européen. Ce n’est bien sur pas les seuls: les sorties de Wauquiez sont risibles… Le reste de l’échiquier politique n’est pas en reste avec les insoumis et le NPA mais les rhétoriques ne sont alors plus les mêmes. On cherche toujours le PS…

Les idées d’extrême droite

La rhétorique en cours serait de dire que les gilets jaunes sont, au moins pour une part, le cœur de l’électorat FN. Que les colériques qui se mobilisent sont les mêmes que ceux qui ont voté Marine en 2017.
Partant de ce présupposé, chaque comportement allant dans ce sens est démultiplié et tourne en boucle dans la sphère médiatique:

  • Un élu local et son compagnon agressés à Bourg en Bresse
  • Une conductrice contrainte de retirer son voile à Saint Quentin
  • Les migrants dénoncés dans la Somme
  • etc etc

La loupe médiatique est d’autant plus présente que les Gilets Jaunes rejettent massivement les médias – et en premier lieu BFM, ce qui me plaît assez je dois bien l’avouer. Et même si Hanouna a réussi un coup du pub, c’est aussi souvent décrié dans les fils des groupes facebook Gilets Jaunes. Le hashtag #SansMoiLe17, lancé par LREM, a également bien poussé dans ce sens pour décrédibiliser le mouvement, quitte d’ailleurs à faire de la publicité gratuite aux bruns et à parler du projet d’attentat contre Macron dont le Canard nous apprend le 14 novembre que c’est un « cadeau » au niveau directeur de la sécurité.

Mais voilà, il me semble faux de voir les Gilets Jaunes comme à l’extrême droite ou du moins fortement marqués par ses idées. En premier lieu parce qu’en étant supportés par 70% de la population, le mal est plus profond. Ensuite parce que leur composition sociologique et leur répartition géographique ne correspondent pas exactement à l’électorat FN, même si les deux groupes ont des similitudes.

Carte du vote FN en 2017
Source: France info & ministère de l’intérieur
Carte des gilets jaunes
Source: Hervé Lebras

Également car politiquement, les Gilets Jaunes me semble pour une part tournés vers l’abstention – qui reste une problématique pour les partis politiques et au contraire de l’idée habituelle, une problématique pour le FN. Ce qui rejoint le rejet affiché par le mouvement des partis et des syndicats. Et enfin car on trouve aussi des meneurs d’autres bords et les fachos n’ont pas automatiquement voix au chapitre dans les rassemblements Gilets Jaunes, bien au contraire. Je ne citerais que l’exemple d’Albi avec la « gestion de crise » de Guillaume Oser, « porte parole » local.
Apolitique? Tout est politique, surtout une lutte. Mais cela est clairement revendiqué par le mouvement. Est ce que cela a été amené pour camoufler l’extrême droite? Pas initialement mais elle doit sûrement s’en féliciter.

Le démographe Hervé le Bras a compilé depuis longtemps des données sur le FN, en corrélation avec la pauvreté et l’exclusion quelle qu’elle soit. Ainsi, en 2017, il note « une baisse du vote FN dans les régions où l’économie va bien, et où il était traditionnellement fort ». Attention cependant à un biais habituel: les laissés pour compte se réfugient le plus souvent dans l’abstention et tout l’enjeu du FN est justement d’aller chercher ses abstentionnistes – d’où son discours « prolo » à l’opposer de ses votes effectifs en assemblées.

Pour compléter, je vous invite à lire l’analyse produite par le blog cartographie(s) numérique(s): la carte des blocages se superpose avec celle des aires urbaines.

Les 70%

Priscillia Ludosky
Priscillia Ludosky

70% de la population! Qui sont ils? Intéressons nous plutôt aux 30%. Paradoxalement, ils n’ont à priori pas grand chose en commun sur les idées: on y trouve les convaincus de la politique actuelle (allez comprendre…) mais aussi certains des plus militants de ses opposants. S’y rajoutent des écologistes – les Gilets Jaunes veulent se gaver de pétrole à pas cher. .. , des intellectuels contre la beaufitude des GJ et toute une partie de la population plutôt citadine, voire parisienne.

Pour faire court, c’est la France des CSP+ et des intellectuels contre la province et les ouvriers. J’entends par ouvriers la classe des fourmis qui ne comporte pas que les quelques restant dans les usines sidérurgiques mais également tous les salariés, professions intermédiaires comme on dit, y compris ceux du tertiaire. Cela dépasse largement les habituels 23% donnés par les institutions!
Et cela fait bien longtemps que la rupture est consommée. C’est d’ailleurs une des raison évoquée pour expliquer la victoire de Macron: les classes moyennes qui faisaient alliance avec les classes inférieures ont décidé de faire alliance avec les classes supérieures.

Mais cette lecture reste simpliste. Les GJ sont plutôt issus d’une multitude d’oppositions qui se sont fracturées bien avant: campagnes et périurbain habité par les classe populaires, abandonnées par l’état dans une certaine mesure (ou du moins avec une mise en œuvre remplie d’ineptie – déplacements internes compliqués en périurbain et routes directes vers le centre par exemple) contre grandes cités, bobos et capitale contre île de France.
Mais même ainsi, la carte de mobilisation des gilets jaunes ne colle pas avec d’autres données, que ce soit le temps médian d’accès aux principaux services en voiture ou celle des points de blocage où les départements les plus urbanisés sont majoritaires alors que les « hyper-ruraux » du massif central le sont moins – rapporté au nombre d’habitants. Bref, ça m’a tout l’air d’être protéiforme, certaines conclusions valables sur un territoire et pas sur l’autre. Ce n’est finalement que ce que les Gilets Jaunes disent, la goutte d’eau (de roche) a fait déborder le vase et a aggloméré les mécontents: la France dite invisible ou presque.

Et maintenant ?

Comment se positionner vis à vis des Gilles et John ? La question n’a pas lieu d’être à mon avis. Le rejet de l’extrême droite ne saurait être un argument, bien au contraire. Ce devrait même être LA raison de l’implication de tous.

Je vois passer énormément de « fake news » dans les fils Facebook. Publications issues de sites de la sphère appelé confusionnisme, qui mélange allègrement théories du complot, déformation de faits réels et raccourcis pour ne viser qu’un but : infuser petit à petit des idées nauséabondes dans la tête de ceux qui ne prendront pas le temps de vérifier l’information.

D’ailleurs, les réseaux sociaux voient également réapparaître les « luttes » politiques. Bien évidemment pas directement sur des programmes d’autant que beaucoup s’accordent contre Macron mais on sent les forces politiques réapparaître au détriment des petits chats. Bref, l’extrême droite s’active.

Ne laissons pas le terrain à la haine. Diluons la, combattons la pied à pied d’autant que nous sommes loin d’être tout seuls: 97% des insoumis supportent le mouvement contre 86% FN. Et si l’appel à la démission de Macron prend forme – à minima par la dissolution de l’assemblée nationale ou un référendum comme demandé par les GJ – nous allons repartir pour un tour avec des cartes rebattues. Autant préparer le terrain – comme est en train de le faire l’extrême droite.

Je n’ai pas abordé l’écologie, ce n’est pas le propos du billet. Cela me semble être également une fausse excuse. Je vous laisse méditer sur le communiqué officiel n°2 – relayé par Éric Drouet dans le groupe officiel:

L’écologie, qui est un sujet primordial aujourd’hui, ne peut être juste un moyen de nous taxer d’avantage, surtout quand on connaît la faible proportion qui reviendra à cette cause indispensable. Mettez en place une vraie politique écologique et non quelques mesurettes financières.

Il semble que les Gilets Jaunes savent que l’écologie n’est mise en avant que pour faire avaler des couleuvres. Et si elle n’est pas au cœur des revendications, à nous de l’y amener. 

Communiqué n°2 des Gilets Jaunes
Communiqué n°2 des Gilets Jaunes

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